Tous les PED ont-ils été logés à la même enseigne par le Club de Paris ?

dimanche 21 mars 2010, par CADTM

On ne peut nier que les PED ont des histoires et des atouts différents. Comment comparer, du point de vue économique, le Brésil et le Bangladesh ? l’Inde et le Congo ? la Thaïlande et le Maroc ? Chacun a subi la crise de la dette à sa manière, mais tous ont dû s’incliner.

L’Amérique latine a constitué un laboratoire de l’ultralibéralisme, commencé par la dictature du général Augusto Pinochet au Chili en septembre 1973. Celui-ci a imposé de manière sanglante un modèle économique défini par les Chicago boys. La Banque mondiale et le FMI ont activement soutenu le régime de Pinochet. La crise de la dette qui a éclaté au Mexique en 1982 et s’est étendue à une grande partie des PED a permis d’imposer ce modèle économique sans continuer à recourir nécessairement à des dictatures militaires. Il a fallu attendre le début du 21e siècle pour voir des alternatives émerger, au Venezuela, en Bolivie, en Équateur. Jusqu’à quand ? Jusqu’où ?

Les tigres d’Asie de l’Est (Indonésie, Thaïlande, Malaisie, Philippines) ont su acquérir une importance économique de premier plan et conserver jusqu’au milieu des années 1990 une certaine marge de manœuvre, mais la crise de 1997 les a fait rentrer dans le rang, tardivement mais brutalement. La Malaisie a refusé en 1997-1998 tout accord avec le FMI, a protégé son marché intérieur, a établi un contrôle strict des mouvements de capitaux et des changes, et les pouvoirs publics ont augmenté certaines dépenses pour relancer la production. Alors que le FMI annonçait un désastre, la Malaisie s’est redressée avant les autres pays touchés. 

Pendant des siècles, et ce bien plus que partout ailleurs, l’Afrique a été saignée à blanc par l’esclavage, la colonisation et un pillage à grande échelle. Des générations d’Africains ont été sacrifiées, le patrimoine culturel a été volé ou méprisé. La décolonisation des années 1960 s’est trop souvent résumée à un retrait physique des ex-puissances coloniales (encore que…), mais dans la majorité des cas, l’indépendance n’a été qu’une illusion. Dès la crise de la dette, la plupart des pays africains sont passés sous la coupe du FMI, de la Banque mondiale et des pays membres du Club de Paris. Le fardeau de la dette est venu s’ajouter aux pratiques néocoloniales pour en devenir la pierre angulaire.

Certains pays d’Europe de l’Est ont connu un endettement important dès la fin des années 1970. Au début des années 1990, après la chute de l’URSS et du mur de Berlin, tous ces pays ont été très rapidement livrés aux appétits féroces d’une libéralisation à marche forcée, et les conditions sociales se sont très vite détériorées. La crise de 1998 en Russie a marqué un net recul de ce pays, où l’espérance de vie a diminué d’environ 4 ans au cours des années 1990, pendant que la production industrielle chutait de 60% et le PIB de 54%.

Ces quelques exemples montrent des différences sensibles quant à la soumission au mécanisme de l’endettement. Cette soumission fut en outre facilitée par la corruption des classes dirigeantes des PED, qui savaient fort bien monnayer leur docilité face à des institutions financières internationales pour le moins complices.

Le Club de Paris apporte une réponse différente aux problèmes rencontrés par les pays les plus pauvres et à ceux rencontrés par des pays dont la situation semble moins critique. Un allègement de dette par le Club de Paris est réservé aux pays les plus pauvres et les plus endettés, (allègement systématisé à travers l’initiative PPTE), tandis que les autres pays doivent se contenter de simples rééchelonnements de dettes.

Pourtant, dans ce tableau apparemment logique, quelques exceptions ne manquent pas de surprendre. Parfois certains pays triés sur le volet ont obtenu des traitements de faveur. Alliés stratégiques ou simplement utiles momentanément pour servir les intérêts géopolitiques de puissances du Nord, ils ont négocié leur soutien en mettant sur la table la question de la dette.

La Pologne
En avril 1991, la Pologne est passée devant le Club de Paris qui décida de rééchelonner l’intégralité de la dette envers ses membres, soit près de 30 milliards de dollars. Elle était ainsi récompensée pour son ouverture à la libéralisation, en tant que premier État d’Europe de l’Est à rejoindre le camp occidental en quittant le pacte de Varsovie. Cependant, malgré cette mesure, la Pologne a vu le service de la part bilatérale de sa dette publique augmenter : 183 millions de dollars en 1990, 353 millions de dollars en 1991, 755 millions de dollars en 1992, 779 millions de dollars en 1993… Cela provoqua les protestations du président polonais Lech Walesa qui considéra que son pays était bien mal récompensé.

L’Égypte
En mai 1991, la dette bilatérale de l’Égypte est rééchelonnée par le Club de Paris à hauteur de 21 milliards de dollars, en remerciement de sa coopération pendant la guerre du Golfe contre l’Irak. Le service de sa dette publique bilatérale a été alors divisé par deux : de 1 138 millions de dollars en 1990, il est passé à 555 millions de dollars en 1991, avant de remonter au-dessus de 800 millions de dollars en 1992 et 1993. Mais le stock de sa dette publique bilatérale a continué de croître.

La Russie
Certaines affirmations grandiloquentes du Club de Paris sont tout simplement démenties par les faits. La Russie a décrété en 1998 un moratoire unilatéral et elle n’a pas été du tout sanctionnée. Au contraire, elle a tiré un grand avantage de la suspension unilatérale de paiement.

Confrontée à une baisse de ses revenus d’exportation (baisse du prix du pétrole en 1998) et de ses recettes fiscales, la Russie a suspendu unilatéralement pendant trois mois le remboursement de sa dette à partir d’août 1998. Cela lui a permis de modifier le rapport de force en sa faveur à l’égard des créanciers du Club de Paris et du Club de Londres. Grâce à cette suspension, elle a obtenu environ 30% d’annulation de sa dette à l’égard de ces deux catégories de créanciers. Son statut d’ancienne superpuissance, détenant l’arme nucléaire, lui a sans doute servi à passer en force. Quant au FMI, il a poursuivi ses prêts à la Russie malgré la suspension (donc, en contradiction avec son propre discours) alors que plusieurs milliards de dollars avaient été détournés via des paradis fiscaux d’Europe occidentale par des hauts responsables russes convertis au capitalisme.

Nous n’avons aucune sympathie pour les dirigeants russes qui mènent une guerre impitoyable envers le peuple tchétchène et appliquent à l’échelle de l’ensemble de la Russie des politiques antisociales et néolibérales. Mais il y a une leçon à tirer de cette suspension de paiement : une attitude ouverte de défi à l’égard des créanciers peut être payante.

L’ex-Yougoslavie
En novembre 2001, l’ex-Yougoslavie a bénéficié d’un traitement généreux de l’intégralité de sa dette de la part du Club de Paris, puisqu’il lui a accordé les conditions réservées aux pays les plus pauvres. Cette faveur a fait suite à la livraison par le nouveau pouvoir serbe de l’ancien dirigeant Slobodan Milosevic au Tribunal pénal international de La Haye le 29 juin 2001.

Le Pakistan
En décembre 2001, le Pakistan a été remercié pour avoir lâché les Taliban afghans et passé une alliance avec les États-Unis à l’occasion de leur intervention en Afghanistan après les attentats du 11 septembre : le Club de Paris a restructuré de façon avantageuse la quasi-totalité de la dette d’Islamabad à son égard.

L’Irak
En novembre 2004, la dette de l’Irak a été l’objet de pourparlers inhabituellement longs entre ses créanciers : pour la première fois, la session du Club s’est achevée un dimanche. Les États-Unis et leurs alliés lors de l’invasion militaire de mars 2003 réclamaient l’annulation de 95% des créances des pays du Club envers l’Irak. La France, la Russie et l’Allemagne, opposées à la guerre, ne voulaient pas dépasser 50%. L’accord s’est fait sur 80% en trois fois, soit 31 milliards de dollars sur les 39 détenus par les pays du Club1. A noter que pour justifier la proposition d’annulation de la dette irakienne, Washington avait invoqué la doctrine de la dette odieuse le 7 avril 2003. Par la suite, le gouvernement des États-Unis a mis de côté cet argument capital afin d’éviter que d’autres pays en développement demandent qu’on leur applique également cette doctrine.

« Votre Rapporteur constate que la conditionnalité revient souvent à imposer aux pays bénéficiant de l’intervention du Fonds une ligne de conduite pré-établie, rarement adaptée à la réalité de leurs structures économiques et sociales, calquée sur le modèle des économies développées, qui, il faut le rappeler, ne sont parvenues à ce stade de développement qu’après des décennies, voire des siècles, d’évolution économique. »
Yves Tavernier, député français, Rapport 2001 de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale sur les activités et le contrôle du FMI et de la Banque mondiale

Ces quelques cas montrent combien la gestion de la dette est liée aux impératifs géopolitiques du moment. Les États du Nord réunis au sein du Club de Paris utilisent la dette comme moyen de domination envers les PED. Dès qu’ils y ont intérêt, dès qu’ils ont la volonté politique de s’adjoindre un allié momentané, ils savent utiliser l’annulation ou allègement comme un levier pour parvenir à leurs fins. La multiplication de tels exemples ces dernières années a d’ailleurs placé le Club de Paris sous les feux de l’actualité…